Récits et formes en douleur chronique. Revue Hypnose & Thérapies Brèves 33

hypnose-therapies-breves-33-110Par Fanny MILLER, avec la contribution de Pierre-Henri GARNIER

L’ACTEUR RÉSEAU « HYPNOSE »

Non seulement écouter le patient douloureux chronique, mais observer son langage lorsqu’il raconte sa rencontre avec l’hypnose. Tel a été le sujet d’une recherche menée par une jeune psychologue avec l’aide d’un logiciel d’analyse de mots.

RENCONTRE D’UNE JEUNE PRATICIENNE AVEC L’HYPNOSE

J’ai débuté ma formation à l’hypnose au sein de l’Institut Milton H. Erickson de Belgique (IMHEB) après un stage en Psychiatrie de liaison. Pendant près d’un an, j’ai pu suivre les débuts de mon psychologue référent dans sa pratique de l’hypnose. Comme lui, j’ai pu me rendre compte, par mes différents stages dans des services de soins somatiques, que le corps, avec ses manifestations symptomatiques, semble parfois faire « obstacle à la parole ».

Il s’agit donc de pouvoir intégrer le corps dans notre pratique ; une approche psychocorporelle, une méthode qui appréhende la personne à la fois dans sa dimension psychologique et corporelle. Alors que dans mon cursus universitaire je me formais à la psychologie clinique d’orientation analytique, je me retrouvais face à cet « objet mystérieux», l’hypnose. Précisons que sous l’angle de l’anthropologie symétrique, je propose au lecteur d’appréhender les mots au moyen de la métaphore de l’acteur-réseau. Dès lors, « hypnose » entrait dans ma vie professionnelle.

Je découvrais sur mon lieu de stage l’usage social de ce terme et la pratique auprès des patients douloureux chroniques… Avec mes représentations et croyances propres, le paradigme psychanalytique, et l’essai d’intellectualisation défensive, je découvrais certains effets très surprenants de cet acteur non-humain « hypnose » avec fascination et préoccupation… Puis, après ma formation à l’IMHEB, stagiaire psychologue dans un Centre d’Evaluation et de Traitement de la Douleur (CETD), je montais seule en selle et me retrouvais à tenter de manier l’outil « hypnose », et ce dans un réel travail et processus d’intégration.

En quête d’intégration, l’articulation des modèles de la psychologie clinique, de l’hypnose et de la douleur chronique au sein d’une même pratique ne fut d’emblée pas chose aisée. Débutante et pas très assurée, il me fallut alors travailler non seulement la « technique », mais également les représentations et croyances des patients eux-mêmes. Quelles images et représentations ont les patients de « hypnose » ?

Et l’on sait combien la représentation sociale de l’hypnose influence sa connaissance et sa pratique, et contraint le praticien en hypnose à en tenir compte (Michaux, 2005). Qu’en était-il, justement, du côté du patient douloureux chronique, de sa rencontre avec l’hypnose ? Comment mobilise- t-il l’acteur-réseau « Hypnose » ?

ILLUSTRATION : LE VAGOK OU LA DENSIFICATION DE L’ACTEUR-RÉSEAU « HYPNOSE»

Madame C. consulte au CETD dans le cadre de céphalées chroniques. Elle se présente à ma consultation en me disant que son médecin lui aurait dit de « tenter les techniques d’hypnose et de détournement d’attention ». En ce qui la concerne, elle m’explique : « Vous savez, je suis prête à tout essayer, vraiment. D’ailleurs, je crois plus en vous qu’à certains rebouteux de la région. Mais après, je ne sais pas si je sais faire ça, moi, l’hypnose. Ma belle-fille m’a dit que je n’y arriverai pas parce que je ne sais pas lâcher-prise. J’ai déjà essayé la relaxation, mais je n’ai pas supporté…»

Après une tentative de « démystification de l’hypnose », lors de notre seconde rencontre, j’invite simplement la patiente à explorer les moments de bien-être ou s’apparentant à un quelconque lâcher-prise, selon elle. Cette dernière me rapporte le récit de ses dernières vacances chez son fils, installé en Guyane avec ses deux petites-filles. Je l’interroge plus précisément sur les détails du jardin dans lequel elle se souvenait avoir vu les deux fillettes rire, jouer et nager : le bouquet parfumé de la terrasse, la couleur de ce petit oiseau particulier qu’elle découvrait, les traits détendus du visage des petites filles, la sensation des éclaboussures de l’eau fraîche de la piscine sur sa peau particulièrement chaude. Les mots s’associent tel un réseau d’acteurs (jardin, piscine, vacances, terrasse, oiseau, éclaboussure, eau fraîche, etc.). Chaque acteur peut être une fenêtre ouverte sur une ressource hypnotique plus large. Madame C. tente de mettre en mots les sensations corporelles ressenties et émotions associées à ce souvenir.

En fonction du para-verbal, je l’accompagne vers la densification de son réseau de signification. Certains mots sont comme des chemins relationnels vers davantage d’alliance et de qualité de présence à soi-même (aussi bien du côté du patient que du thérapeute). Le filet de sécurité se tisse tout simplement !

Dans le sillage de ce travail associatif, elle se surprend elle-même à vouloir fermer les yeux et décrire le détail de ces éléments. Après le retour de ce « voyage làbas», Madame C. me demande si « c’est ça l’hypnose ? ». La questionnant sur ce qu’elle a pu ressentir, et décrivant les signes de dissociation, nous concluons que ça peut-être « ça » son hypnose. Ravie, elle se félicite d’avoir « pu le faire ». On est ici passé d’un « « ça » fait peur, « ça » questionne» à un « « ça » ressource, « ça » fonctionne ». C’est pourquoi, lorsque je demande à certains patients dix mots associés à l’hypnose, certains iront jusqu’à associer des éléments particuliers de leur lieu « ressource », tels que « volière, oiseau, football… ». La reprise de ces signifiants langagiers singuliers au cours du processus de dissociation me paraît conditionner le succès de cette dernière.

RÉSUMÉ DE LA RECHERCHE

Dans le cadre de notre dernière année de formation de psychologues, nous avons été amenées à conduire une recherche-action. Cette modalité de recherche avait pour objectif de nous faire expérimenter à la fois les rôles d’acteurs et de chercheurs apprentis. Il s’agissait d’orienter la recherche vers l’action, puis de ramener l’action vers des considérations de recherche. Nous nous sommes ainsi intéressées au récit de la rencontre du patient présentant une douleur chronique avec l’hypnose.

L’intérêt de cette étude portait sur le récit narratif de cette rencontre singulière avec l’hypnose, à la représentation qu’il s’en fait, et au discours qu’il tient sur cette pratique. Il s’agissait de repérer les réseaux de mots associés à l’acteur et signifiant langagier « hypnose ». L’on sait en effet que le « mot « hypnose » attire et fascine, et la seule représentation sémantique du mot a déjà un effet suggestif (Mouchès, 2008). Nous avons tenté d’appréhender les questions suivantes : comment l’acteur-réseau « hypnose » se conceptualise chez les sujets, et plus particulièrement chez les personnes souffrant de douleurs chroniques ? Quel sens cette rencontre a-t-elle pour le patient ? Quelle place l’hypnose a-t-elle à travers ce récit ?

Quelle appropriation de cette « technique » ou de cette expérience dans sa vie ? Plus largement, comment le récit du patient apporte un éclairage sur la pratique de l’hypnose, et quel est l’effet de celle-ci dans le cadre de la prise en charge d’une douleur chronique ?


FANNY MILLER

Psychologue clinicienne. Centre d’Evaluation et de Traitement de la Douleur et Unité de Psychiatrie de liaison du CHRU de Brest. Formation universitaire initiale psychanalytique, puis tentative d’intégration de différentes approches à l’Université de Nantes. Formation à l’hypnose au sein de l’Institut Milton H. Erickson de Belgique.


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CONTRIBUTION À LA NATURE VÉGÉTALE DE L’HYPNOSE. Digressions à la manière d’un road-movie sur la pratique de l’hypnose, entre académisme et sérendipité. C’était une journée banale. Je devais me rendre dans un hôpital pour une conférence. Après un démarrage un peu matinal, la route départementale me mène de Vaison jusqu’à l’autoroute à Bollène. La routine. L’arrivée au péage. Ralentir, s’arrêter, prendre le ticket. La barrière qui se lève. Première, seconde, troisième.

Harcèlement professionnel
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Par Guillaume DELANNOY, Grégory LAMBRETTE. APPROCHE PRAGMATIQUE ET INTERACTIONNELLE. Voir autrement une situation bien souvent décrite en terme de blocage. Les auteurs nous proposent ici de considérer le harcèlement au travail comme une interaction dans laquelle la victime devient active et permet qu’un processus vivant modifie la donne.

Préparation mentale par la PNL. Guy MISSOUMguy-missoum
POUR PERFORMER PARFAITEMENT. Fille de l’hypnose, la PNL reste une pratique vivace dans certains domaines comme la préparation sportive. Spécialiste reconnu, l’auteur en présente les principaux outils utilisés. Développée initialement dans les domaines de la thérapie et de l’optimisation de la vie quotidienne, la PNL s’est très vite répandue dans l’univers de l’entreprise.

Musique et hypnose. Catherine ELIAT
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LA VOIE DU SON ? Aspirant à devenir « pianesthésiste », Catherine Eliat approfondit ici une méditation sur l’utilisation de la musique hypnose, particulièrement dans la prise en charge de la douleur aigüe chirurgicale. Un texte qu’elle fait progresser piano appassionata. Dès ma première formation à l’hypnose, en 2007, à Emergences avec Claude Virot, et alors que parallèlement je reprenais un contact intensif avec la musique, je me suis interrogée sur les liens entre la pratique de l’hypnose dans le soin, et la pratique instrumentale ou vocale des musiciens.

Milton Erickson. Penser à la main. Dr Thierry Servillatthierry-servillat
Juhani Pallasmaa est architecte et finlandais. Il vient de publier un livre dont le titre fait immédiatement écho à tout praticien utilisant dans son travail l’approche d’Ernest Rossi : La main qui pense. Original dans la forme (car abondamment illustré, comme notre revue, d’images en noir et blanc qui éclairent considérablement le propos), il l’est aussi dans son projet : « (…) souligner les mécanismes relativement inconscients de la pensée et de la création qui sont à l’oeuvre chez l’écrivain, l’artiste, l’artisan ou l’architecte ».

“Pour le moins”. Dr Stefano COLOMBO Quiprocquo, Malentendu et Incommunicabilité 33stefano-colombo
Pour le moins c’est clair !En moins de temps qu’il n’en faut pour le lire, j’ai eu la sensation, pour ne pas dire la conviction, que je vaux moins que zéro, à moins que…Prenons les mathématiques : moins et moins cela fait plus. Sauvé ! J’ai volé deux pommes, et la vieille dame s’est retrouvée avec deux pommes en moins, le lendemain j’ai récidivé. Elle avait encore deux pommes en moins, et moi, j’en avais quatre en plus. Simple non ? Moins deux et moins deux donne quatre.

Actualités scientifiques. Antoine BIOYAntoine-Bioy
Commençons par les actualités dans le soin. Kamen et coll. (2014) confirment l’intérêt de l’hypnose dans les nausées et vomissement liés à la chimiothérapie chez les patients atteints de cancer (avec l’avantage très formel de ne pas nécessiter de matériel et que le patient peut apprendre l’autohypnose et donc pratiquer seul). Toujours dans le cancer, une étude prospective de Paquier et coll. (CHU de Poitiers) montre l’intérêt d’une séance d’hypnoanalgésie accompagnant la photothérapie dynamique (traitement de lésions cancéreuses ou précancéreuses).

Milton Erickson.La réalisation du Magicien du déserthypnose-therapies-breves-33-110
Contributions de Roxanna ERICKSON-KLEIN, Alexander VESELY, Mary CIMILUCA. 
Traduction Thierry SERVILLAT.Le film Magicien du désert, réalisé par Alexander Vesely, est un film sur le Dr Milton Erickson. Il parle à la fois de l’histoire de cet homme remarquable, et des profondes impressions que celui-ci était capable de provoquer en un instant. C’est l’histoire de l’impact qu’il a eu sur des personnes et sur le métier psychothérapeutique en pleine évolution. Les personnes ayant cette capacité sont rares et leur propre histoire est singulière.

A propos du réseau « Hypnose et Maternité »armelle-touyarot
Par Isabelle BARGELE, Armelle TOUYAROT. Pourquoi un article d’information sur le réseau « Hypnose et maternité » dans la rubrique « billet d’humeur » ? Il semble que ce soit courant d’associer « humeurs » et maternité… Humeurs fluctuantes en raison notamment de leur rapport avec les hormones. Revenons au dictionnaire : Humeur : du latin humor, liquide. Disposition affective de base dont les variations entre une tonalité agréable (pôle du plaisir) et une tonalité désagréable (pôle de la douleur) seraient sous-tendues par une régulation neuro-humorale (Larousse).

 

Dr Thierry Servillat

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